06 Apr

La Chasse au tigre, Rubens

Voici quelques semaines que les États balkaniques sont parcourus par de vives tensions. 

En Serbie, le régime de Vučić est ébranlé par de larges manifestations qui survivent au temps et aux tentatives d’instrumentalisation étrangères. Les élections présidentielles roumaines ont été annulées par la Cour constitutionnelle du pays. Le candidat indépendant Călin Georgescu, arrivé en tête du premier tour des élections a été interdit de se présenter de nouveau – les élections étant reportées au mois de mai. En cause ? Un achat de contenus sur les réseaux sociaux, une campagne sponsorisée, la classique « ingérence russe ».     La Bosnie-Herzégovine présente pour sa part les signes avant-coureurs d’une spirale séparatiste. Fragmentée depuis les guerres de Yougoslavie en 3 entités distinctes, l’une d’elle, à majorité serbe, la Republika Srpska, annonce s’émanciper de la tutelle centripète exercée par le Haut représentant du pays. Pendant ce temps, le pouvoir européiste continue son règne autocratique en Moldavie. Evghenia Guțul, gouverneure de la région de Gagaouzie, a été arrêtée par les forces moldaves, dans un contexte d’arrimage houleux du pays à l’Union Européenne. Guțul y ferait obstacle, ancienne membre du parti Șor, interdit et jugé inconstitutionnel depuis 2023 à cause de ses accointances avec le Kremlin. 

Géorgie, Grèce, Bulgarie… De nombreux autres exemples de démocraties vacillantes et de souverainetés populaires bafouées pourraient enrichir la présente analyse mais celle-ci en deviendrait débordée de réflexions sous-jacentes. Une nouvelle ère géopolitique semble s’ouvrir sur les Balkans, sur fond de tensions ethnico-culturelles couvées : la Macédoine du Nord en marque sans doute le point d’orgue - la Cour constitutionnelle du pays tergiverse sur la question de la langue albanaise, dont la reconnaissance institutionnelle a été imposée au lendemain de la crise de 2001


Césures démocratiques ou pirouettes rhétoriques ?

L’observateur occidental serait tenté de voir dans le chaos politique s’emparant des régimes balkaniques un combat binaire et cohérent entre deux forces antithétiques : un État de droit, prolongation exotique des sociétés occidentales, et des forces illibérales, despotiques quand elles sont au pouvoir, aux aspirations fascisantes quand elles n’y sont pas encore.

Les dirigeants ou candidats balkaniques trop critiques de la social-démocratie prônée par le régime européen se voient frappés des anathèmes utilisés par la Macronie dans sa logique de propagande de guerre. Après avoir déployé son narratif belliqueux contre ses opposants français (la FI ni le RN étant régulièrement soupçonnés de collaboration à l’égard de la Russie), après avoir accélérer le transfert de souveraineté française vers les instances supranationales de l’Union Européenne (en souhaitant un système de défense nucléaire européanisé), la Macronie invente par là même le « transfert de patriotisme », considérant que le patriotisme français ne peut subsister que fondu dans le moule d’un chauvinisme européen qui s’exprime alors par un soutien inconditionnel à l’Ukraine, petit bout de « la patrie en danger ». Cette conception fédérale (et féodale) du patriotisme éclaire en partie le néocolonialisme européen enserrant le développement des pays balkaniques depuis la disparition de la Yougoslavie.

La stigmatisation émotionnelle et moralisante des personnalités balkaniques hostiles à un « occidentalisme » (Vučić en Serbie, Georgescu en Roumanie, Dodik en Bosnie-Herzégovine, Guțul en Moldavie…) sert évidemment à discréditer leurs vues politiques. Comme l’a récemment démontré J. Sapir, l’oligarchie cherche souvent à bâillonner les velléités souverainistes auprès d’un public peu politisé en les assimilant à des thèses fumeuses d’extrême droite… Alors même que la souveraineté devrait constituer, par essence, le totem majeur d’une gauche anti-impérialiste. Quoi qu’il en soit, toute personnalité balkanique refusant l’alignement géopolitique à Bruxelles et la reproduction de ses dogmes libéraux (économie de marché, rationalisation budgétaire) devient, aux yeux du dilettante, le nouveau Ceaușescu ou le nouveau Milošević tels que les représentations occidentales les ont construits.

Notre cadre conceptuel occidental empêche toutefois une compréhension accrue des évolutions balkaniques. Obstruée par les paradigmes idéologiques de l’antifascisme attardé pour les uns (chez une certaine gauche, notamment à la FI) et du mythe des jumeaux totalitaires pour les autres (chez les socio-démocrates), notre vision manichéenne reste captive d’un clivage gauche/droite inopérant pour saisir les problématiques balkaniques.


Construire nos limes

Ces nouveaux bouchers des Balkans qui inquiètent tant nos chancelleries ne sortent pourtant pas de la cuisse de Jupiter. Ils sont des créatures contemporaines nées des chamboulements qu’a connu la région de l’Europe du Sud Est à la fin du XXème siècle.

Le rapt de souveraineté des pays balkaniques s’est opéré en deux phases : d’abord, la chute des régimes communistes et la dislocation de la Yougoslavie fut nécessaire à l’ancrage de la région dans le giron européen. Nous ne reviendrons pas en détails sur les raisons de l’effondrement des régimes communistes (Bulgarie, Roumanie) et titiste, si ce n’est par une illustration qui témoigne de l’ardente volonté occidentale à sacrifier la paix. Il fallait détruire (des pays, des générations, une idéologie) pour mieux cimenter les Balkans d’une pax americana austère. En 1998, alors que les tensions entre la Yougoslavie et le Kosovo atteignent des proportions inquiétantes, les observateurs occidentaux se placent de nouveau en arbitres du conflit. La conférence de Rambouillet (février 1999) vise ainsi à résoudre une situation envenimée. Toutes les propositions yougoslaves guidées par la volonté de trouver une « solution pacifique par le dialogue » sont refusées par les représentants américains (avec à leur tête Marguerite Albright). À l’inverse, ceux-ci imposent à l’accord une annexe, l'« Appendice B », lequel prévoyait une vassalisation totale de la Yougoslavie (« 4. Les membres du personnel militaire de l’OTAN (…) pourront détenir et porter des armes », « 6. a. L’OTAN jouira de l’immunité de juridiction civile, administrative et pénale », « 7. Le personnel de l’OTAN ne sera soumis à aucune forme d’arrestation, d’enquête ou de détention par les autorités en RFY », « 9. Le personnel de l’OTAN aura, de même que ses véhicules, navires, aéronefs, équipements, toute liberté d’accès et de passage sur l’ensemble du territoire de la RFY »). Décemment inacceptable en l’état, la position américaine choisissait donc une solution militaire consciemment étudiée au préalable : on connaît les exactions commises par les uns et par les autres en Serbie et au Kosovo, plongeant de nouveaux les civils dans les affres de la guerre.

La dislocation de la Yougoslavie advenue, il ne restait plus aux instances occidentales qu’à placer sur ses reliquats des pions malléables, sortes de satrapes balkaniques veules avec leur maître mais tyranniques avec leur peuple. À coup de privatisations massives, de politiques d’austérité, d’interdictions de parti, de fermetures de média, ces satrapes sont les relais locaux des visées impérialistes occidentales qui ont fini d’intégrer le bloc balkanique au tropisme européen. Albin Kurti, au Kosovo, illustre la servilité dont peut faire preuve le boyard européisé au sein d’un État fantoche – expliquant le soutien contre-nature du Kosovo à la politique d’Israël.


Chers satrapes... 

C’est ainsi que sont apparues ces personnalités balkaniques de « droite » ou d’« extrême droite » sur les tas de cendres. C’est l’OTAN elle-même et ses diverses instances annexes qui ont favorisé la droitisation de la vie politique balkanique au lendemain des guerres yougoslaves, interdisant tant les tendances communistes que républicaines de s’exprimer, bannissant des discours toute référence à la souveraineté nationale. 

Bien que cela soit relatif, les dirigeants serbes Vučić et kosovar Kurti représentent ainsi la frange libérale et européiste de leur pays respectif : cette nouvelle nomenklatura n’a pas atteint une telle assise en trente ans par le fruit du hasard. Quant à Călin Georgescu, candidat roumain arrivé en tête des scrutins au premier tour des élections présidentielles (23 %) en novembre 2024 puis « débranché » par la Cour constitutionnelle, il semblerait aujourd’hui selon l’agence fiscale roumaine (ANAF) que ce soit en réalité le Parti national libéral (PNL) qui ait servi de perfusion à sa campagne, via l’achat de contenus TikTok auprès d’influenceurs (on parle d’environs 200 000 euros déboursés). L’objectif du parti PNL ? Gonfler le score de Georgescu pour effriter celui de son rival, l’autre parti de système, le socio-démocrate PSD. Si cette piste s’avère juste, la manœuvre a alors complètement échappé aux libéraux roumains, qui ont de leurs mains fabriqué un Frankenstein pour mieux l’insulter de « prorusse » et de « nationaliste ». De larges manifestations de soutien sont apparues pour contester la décision de la Cour. Depuis lors, George Simion (AUR) est le candidat remplaçant l’espace occupé par Georgescu. Simion se distingue notamment de Georgescu à propos de la question de l’OTAN, qu’il n’envisage pas de quitter – ne serait-ce qu’un détail ?

L’entité serbe de la Republika Srpska, constituant l’une des 3 entités de Bosnie-Herzégovine, a expérimenté de plein fouet cette droitisation forcée. La présidente Biljana Plavšić, élue en 1996, purge l’armée serbe fédérale de ses éléments les plus « gauchistes » et « yougoslaves ». Elle ordonne également la fermeture de la radio Krajina, à la ligne progressiste. Le gouvernement civil de l’entité serbe de Bosnie est nettoyé, avec le soutien explicite de l’OTAN – des forces militaires étant déployées à l’occasion autour du ministère de l’Intérieur. Plavšić nomme alors Milorad Dodik premier Ministre. Dodik est aujourd’hui le président de la Republika Srpska orchestrant une sécession de l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine, sécession dénoncée par les européistes zélés. Visé depuis mars par un ordre d’arrestation émis par le Bureau du procureur de Bosnie pour ne pas avoir adhérer aux décisions du Haut représentant, Dodik a annoncé que la Republika Srpska allait se doter d’une nouvelle constitution pour la guider vers un « droit à l’autodétermination », chargeant l’entité de vrais pouvoirs régaliens (forces armées indépendantes, polices des frontières, capitale autonome, diplomatie indépendante) et actant donc de fait d’un État dans l’État. Il est à noter que l'Agence d'investigation et de protection de l'État (SIPA) de Bosnie a refusé de participer à l'exécution des mandats d'arrêt, craignant d’accélérer la confrontation entre les différentes entités politiques, tandis qu’Interpol a rejeté la demande émanant du Haut représentant de Bosnie-Herzégovine à propos d’un mandat d’arrêt international contre Dodik. Le fer de lance des volontés belligérantes seraient ainsi les relais européistes et atlantistes au sein du pays.

Dodik a pourtant été poussé au pouvoir par les instances occidentales (dont Carlos Westendorp, Haut représentant de l’OTAN en Bosnie) quelques trente années auparavant, alors que son parti n’avait remporté que 2 sièges à l’Assemblée du peuple. La présidente Plavšić règne d’une main de fer sur la Republika Srpska : dissolution de l’Assemblée du peuple en 1997, en violation à la Constitution et contre l’avis de la Cour constitutionnelle, instauration en avril 1998 d’un Tribunal permettant la fermeture de nombreuses radios et télévisions (la chaine de télévision Kanal S est clôturée pour avoir relayé l’appel à la manifestation d’étudiants de l’Université de Sarajevo contre les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie). L’autoritarisme du régime n’est pas sans rappeler le comportement dictatorial de Maia Sandu en Moldavie. Biljana Plavšić et Maia Sandu ont cela en commun qu’elles partagent les faveurs de l’Occident démocrate, mais diffèrent quant à leur statut officieux. Si la Moldavie est théoriquement un État souverain (Maia Sandu s’apparentant à un nabab oriental de l’Union Européenne), la Bosnie-Herzégovine, libéralisée à outrance, est aujourd’hui et depuis les Accords de Dayton (1995) un véritable protectorat. Les « pouvoirs de Bonn » confèrent de facto au Haut représentant la primauté des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires, alors même que le pays est militairement occupé (par l’OTAN et son supplétif européen de l’EUFOR ALTHEA). Ce Haut représentant n’est pas élu par le peuple de Bosnie-Herzégovine mais nommé par le PIC (Conseil de mise en œuvre de la paix), bureau occidental rendu plutôt occulte par son mode de fonctionnement. Le protectorat doit durer jusqu’à ce que les objectifs « 5+2 » établis en 2008 par le Conseil de sécurité des Nations Unies soient atteints par le pays (dont la « soutenabilité financière » et le « renforcement de l’État de droit » sont les meilleurs témoins d’une volonté d’occidentalisme à marche forcée, et tant pis si les moyens ne sont pas très démocratiques). La résolution 2183 du Conseil de Sécurité (2014) entérine ce programme et réaffirme sans ambiguïté le statut de protectorat d’une république exsangue – « se félicitant également de la volonté de l’Union Européenne (…) de continuer à ce stade à jouer un rôle militaire exécutif afin de soutenir les efforts déployés par les autorités de Bosnie-Herzégovine… ». Dix ans plus tard, la résolution 2757 adoptée par le Conseil de sécurité le 1er novembre 2024 confirme l’autorisation accordée en 2014 concernant l’occupation militaire de la Bosnie-Herzégovine par l’OTAN et l’EUFOR ALTHEA.


La main gauche et la main droite de la « société ouverte »

Cette droitisation politique s’accompagne évidemment d’une déliquescence du tissu social et économique socialiste ou communiste – en Bulgarie, les aides sociales, la gratuité des soins médicaux et de l’éducation ont laissé place au chômage, à la mendicité et à la drogue, alors que le système des retraites menaçait chacun d’une précarité soudaine à la chute du communisme. Cette offensive d’un capitalisme débridé répond à une « feuille de route » évasive, fixée par le Sommet européen de Salonique en 2003 (guidant le développement des pays balkaniques vers « des institutions stables garantissant l’État de droit, la démocratie, les droits humains, le respect des minorités et leur protection » ou « la mise en place d’une économie de marché viable »). Le Sommet de Salonique conditionne l’entrée dans l’Union Européenne ou les aides que peuvent recevoir les reliquats yougoslaves à une satellisation économique et géopolitique totale. S’assurant ainsi de la docilité de ses limes à l’Est, l’Union Européenne perpétue sa stratégie de domination « de la carotte et du bâton » (maintien d’une dépendance sous contraintes éternellement actualisées). Ajournés chaque année par la Commission Européenne, ces objectifs définissent et distribuent aux vassaux balkaniques bons et mauvais points.

L’implantation de l’idéologie libérale et son austérité a été favorisée par les diverses officines occidentales (telle que l’USAID, déboursant quelques 1,7 milliards de dollars dans les Balkans sur la seule période de 2020 à 2024), associations ou ONG (telle que l’Open Society de G. Soros) dont les actions et montants sont aujourd’hui largement documentés – mais parfois étonnements occultés par les médias occidentaux lorsque sont évoqués les remous balkaniques. L’importation et la diffusion des doctrines universitaires américaines (intersectionnalité, gender studies et autre race theory) à travers ces canaux officieux n’est alors que le pendant culturel du libéralisme économique, participant à l’ethnicisation des rapports sociaux et des tensions qui en résultent. Aussi Slavoj Zizek écrit-il « les politiques postmodernes (…) où chacun insiste sur le droit d’affirmer son mode spécifique de vie (…) ne sont possibles et pensables qu’adossées au socle de la globalisation capitaliste » (Plaidoyer en faveur de l’intolérance). Libéralisme culturel et libéralisme économique sont les deux faces d’une même pièce en cela que toute référence à la Nation s’efface pour laisser place aux marchés et à l’individu. Ou comment la main gauche et la main droite de la « société ouverte » ont dépouillé l’État balkanique de sa souveraineté !

Il faut également souligner l’hypocrisie des européistes. Les hérauts de l’Union Européenne se gargarisent de critiques envers le régime serbe de Vučić, en difficulté depuis l’effondrement d’un auvent à la gare de Novi Sad le1er novembre 2024, causant la mort de 15 personnes. Si Nathalie Loiseau assimile malhonnêtement les manifestations serbes anti-corruption à l’expression de vœux europhiles contre un parti « pro-russe », c’est pourtant l’Union Européenne qui dynamise la corruption ambiante du pays, comme en témoigne le projet du géant minier Rio Tinto, sujet d’un lobbying intense de l’Union Européenne et exemple parmi tant d'autres. Nous ne nous épancherons pas plus sur les ingérences des diverses instances occidentales dans l’économie et la politique des pays balkaniques, mais les postures des technocrates européens ne doivent pas faire illusion : ils ont soutenu la destruction et le pillage des terres balkaniques et maintiennent l’asservissement et l’aliénation de leurs dirigeants. Et si Renfield mord la main de Dracula, cela est savoureux.

Qu’il s’agisse d’autocraties sponsorisées (Moldavie, Roumanie…) ou d’États croupions asservis à la botte d’un satrape docile (Rpbska Serpska fut un temps, Kosovo…), force est de constater que la souveraineté, dans les Balkans, est morte au lendemain des guerres de Yougoslavie – dernière entité à l’Est capable de tenir tête, économiquement, diplomatiquement et militairement aux assauts de l’Empire démocratique. Sa décomposition a accéléré le solde de la souveraineté nationale. Si les peuples balkaniques n’ont jamais connu d’expérience démocratique foncièrement droite et directe, l’effondrement des régimes communiste et titiste aura ajouté à la rigidité politique l’austérité économique et l’aliénation géopolitique.


La République Plébéienne

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