La Macédoine, en tant que région historique, se déploie sur une zone géographique morcelée entre plusieurs états dont les frontières varient selon le temps et les alliances politiques. Aujourd’hui, celle-ci recouvre trois zones distinguées par les frontières nationales. Elle est composée de la Macédoine égéenne, en Grèce, soit 34 000 km2 de la Macédoine historique, la Macédoine du Vardar, en actuelle Macédoine du Nord, représentant 26 000 km2 de la région macédonienne, et enfin la Macédoine du Pirin, en Bulgarie, soit environ 7000 km2. Ces trois régions complémentaires sont disloquées et séparées en différentes entités politiques nées du démantèlement européen de l’Empire Ottoman au lendemain des guerres balkaniques (1912-1913), puis de l’implosion de la Yougoslavie socialiste (1991).
Les Macédoines du Vardar, du Pirin et de l’Egée ont pris des destins diamétralement opposés depuis 1945 : la Macédoine du Nord, sujet de la présente observation, comprend la région historique de la Macédoine du Vardar.

“La Macédoine est à nous” (Makedonija e naša). Document de manuels scolaires (1990)
La Macédoine du Nord est l’une des rares républiques de l’ex-Yougoslavie à avoir obtenu l’indépendance sans prendre part à la guerre civile. Toutefois, la politique grand serbe de Belgrade a menacé l’intégrité macédonienne : fut un temps, R. Karadžić, chef des Serbes de Bosnie, plus ou moins soutenu par S. Milošević, président serbe, chercha à nier les spécificités macédoniennes, la région étant considérée seulement comme une « Serbie du Sud ». Suite à un plan de partage de la Macédoine avorté entre la Serbie et la Grèce, conjugué aux problèmes internes serbes, Belgrade ne montra plus de signes d’hostilité envers le pays.
La Grèce, prétextant les tentations d'une "Grande Macédoine", (peu réalisable, au vu du délabrement de l'armée macédonienne, ne pouvant aligner que quelques 12 000 hommes, 4 chars T-34 mais aucun avion), entra en conflit diplomatique avec sa voisine du Nord. Face aux pressions de la Grèce, soutenue par les institutions occidentales, la Macédoine assura alors dans sa Constitution (article 3, amendement 1) qu’elle n’avait pas de visée expansionniste. Le blocus de 1994 mené par la Grèce contre la Macédoine s’explique par une querelle relative au nom du pays (alors FYROM Former Yugoslav Republic of Macedonia), qui dura jusqu’en 1995 et imposa à la jeune république le changement de son drapeau et d’autres modifications constitutionnelles.
A l'image de tous les pays balkaniques, la Macédoine du Nord observe une société multi-ethnique où cohabitaient pacifiquement, avant les guerres yougoslaves, différentes communautés aux appartenances culturelles variées. L'ethnicisation des rapports sociaux résulte principalement des ingérences occidentales (européennes et surtout atlantistes) favorisant l'implosion de l'édifice socialiste.
En Macédoine du Nord, la communauté slave macédonienne (usant du slavon cyrillique et orthodoxe) constitue une petite majorité, tandis que la communauté albanaise (parlant le shquiptare et musulmane) est très importante, représentant entre 20 et 30% de la population dans les années 2000 - en 1994, les responsables albanais estiment même leur population à 40% du total. L'implantation albanaise est inégale : certaines zones (surtout le Nord-Ouest du pays, de Skopje jusqu’à Struga) concentrent l’habitat albanais et en font des régions assez homogènes.
Les tensions internes entre certains Albanais radicaux et le gouvernement macédonien tient du fait que les premiers ne reconnaissent pas l’Etat unitaire. En fait, les Albanais radicaux prêchent pour un Etat binational incarné à égalité par les Macédoniens et les Albanais. De fait, les Albanais radicaux œuvrent à ce que seuls deux blocs monolithiques s’affrontent dans une partition ethnique du pays.
Dès lors, un conflit latent et silencieux s’observe en filigrane. Il est celui de la démographie, représentant pour beaucoup le nerf de chaque guerre – en premier lieu parce qu’elle assure la disponibilité, la réserve des forces armées, dans le contexte de traumatisme pluri-générationnel causé par les guerres civiles yougoslaves. Les populations macédoniennes en sont conscientes et les Albanais jouent sur le potentiel démographique de leur communauté populationniste. En outre, les Albanais s’assurent également d’obtenir des postes à responsabilité afin d’avoir un contrôle accru sur les organes régaliens de l’Etat, toujours dans une perspective de menace latente de dégénérescence des tensions en guerre civile. Passant de 7,5% des recrues de l’Armée en 1992, les Albanais en représentent 26,5% dès 1993. La domination ou la surreprésentation d’une communauté au sein de l’appareil militaire ou policier d’un Etat a toujours constitué une menace difficilement tolérable pour les minorités, en témoignent les tensions récentes entre la Serbie et les régions Nord du Kosovo, où les policiers Serbes abandonnent progressivement leur fonction au détriment des Kosovares.
L'opposition binaire entre la majorité macédonienne et la minorité albanaise est visible lorsqu'éclatent ponctuellement des épisodes exprimant les revendications communautaristes albanaises. Ainsi, la création d'une université shqiptare dans la banlieue de Tetovo, en janvier 1995, cristallise les tensions : le recteur est arrêté, l'intervention de la police cause un mort. L'adoption unilatérale des symboles albanais (langue, drapeau) par le maire de Tetovo, Alajdin Demiri, alimente aussi les tensions ethniques.
Les partis politiques macédoniens reflètent ce conflit dual entre les populations civiles et la première référence des structures politiques reste l’appartenance ethnique. Chaque parti fonde son discours sur son identité macédonienne ou albanaise, et sur sa vision de la cohabitation avec l’autre ethnie. Pour s’assurer d’un équilibre et d’une certaine stabilité, les gouvernements successifs (à dominante macédonienne) offrent toujours plusieurs portefeuilles ministériels à des ministres albanais, avec certains postes clés. Une telle quête de l'équilibre garant de paix s'illustre par la victoire de Boris Trajkovski aux législatives de 1998, actant l'entrée de 5 membres du PPDAM (parti albanais) au gouvernement. Cette percée permet à la cause albanaise la reconnaissance de l'université de Tetovo évoquée précédemment. La Constitution prévoit toutefois l’existence d’un Conseil des nationalités, représentant par deux députés chacune des communautés ethniques macédoniennes.
La guerre au Kosovo (février 1998 – juin 1999), entre la Serbie et sa région séparatiste, soutenue par des acteurs internationaux (notamment l’OTAN et l’Union européenne), s’avère particulièrement déterminante en ce qui concerne l’orientation des Albanais radicaux de Macédoine. De fait, la diaspora albanaise s’étendant de l’Albanie jusqu’au Kosovo sur un axe Nord-Sud, les communautés albanaises jouissent d’une continuité ethnique transnationale, et les enjeux d’un pays sont véhiculés dans un autre grâce au poids de la démographie albanaise. C’est aussi une situation qui permet une certaine mobilité albanaise dans le Sud Est des Balkans. Après les troubles au Kosovo de 1981, nombreux sont les habitants du pays venus s’installer en Macédoine, emportant avec eux leurs revendications ethnico-nationalistes.
Déjà dans les années 1980, des affrontements entre les communautés macédonienne et albanaise avaient fait 4 morts. En réponse à la situation kosovare, une partie de la communauté albanaise se radicalise. Elle refuse d’abord de participer au premier recensement macédonien organisé en 1991, puis elle opte pour les actions terroristes ponctuelles dans les années 1995, ouvrant une période d’attentats visant autant responsables politiques que simples civils.
L'UCK-M, satellite macédonien de l'UCK kosovar, fomente en 2001 une lutte armée contre l'Etat macédonien. Drainant à elle les Albanais radicaux, elle organise la guérilla dans le Nord-ouest montagneux du pays (autour de Tetovo et Kumanovo principalement). L'UCK-M, appuyée par des migrants albanais du Kosovo, verse dans les actions terroristes (attentats, tortures, prises d'otages). Elle est finalement écrasée par l'armée macédonienne, bombardant les positions rebelles.
La guerre au Kosovo nourrit la guerre interne naissant par des flux d’immigrés fuyant la guerre. On estima ces exilés à 250 000, ce qui forme un poids important compte tenu de la population macédonienne du moment (environs deux millions d’habitants). On observe de fait la création de « zones de non-droit » à la frontière poreuse entre Macédoine et Kosovo, car le contrôle est peu effectué et les grandes instances (ONU, OTAN), lesquelles imposent un taux de réfugiés à la Macédoine qui n’a que peu de marche de manœuvre. S’importent ainsi drogue, armes et idéaux séparatistes.
Les acteurs internationaux, connus pour s'être déjà illustrés dans la dislocations de la Yougoslavie, se posent en arbitres du conflit. L'Union Européenne tente d'imposer une médiation diplomatique, proposant avec insistance une nouvelle modification de la Constitution macédonienne, cette fois en faveur des Albanais, en faisant officiellement la "seconde nation constitutive de la Macédoine". L'OTAN intervient aussi militairement, convoqué par les deux parties. Ambivalente, l'opération "Moisson indispensable" soutient les efforts de l'armée régulière macédonienne et désarme l'UCK-M (3000 armes trouvées selon les responsables otaniens, 85 000 selon Skopje). Les accords d'Ohrid (13 aout 2001), impulsés et encadrés par l'OTAN, accélèrent le séparatisme ethnique parcourant la Macédoine depuis son indépendance : l'Albanais devient la langue officielle dans les régions où plus de 20% de la population est albanaise, les combattants de l'UCK-M sont amnistiés partiellement...
La "Pax americana" s'accompagne nécessairement d'un plan d'implantation durable des forces militaires occidentales. L'opération de maintien de la paix "Amber Fox", prolongée, observe la création de bases militaires, de terrains d'aviation et d'un QG permanent de l'Organisation à Skopje.
Parallèlement, le déploiement de l'EUFOR Condordia opérée par l'Union Européenne répond à une "demande" du Parlement macédonien (septembre 2001) afin de garantir une normalisation du pays. Cette demande est évidemment à considérer dans le cadre des relations quasi-vassaliques tissées avec l'Union européenne, considérant sa coopération avec la Macédoine en échange d'une soumission politique et économique totale. Le vote du renforcement des pouvoirs locaux, décidé par le Parlement macédonien et favorisant de fait les élus albanais est ainsi récompensé par l'octroi de 307 millions d'euros par la Conférence des donateurs de Bruxelles en janvier 2002. De plus, le corridor paneuropéen multimodal n°10, parcourant la Macédoine du Nord au Sud depuis 1994, est largement financé par la Communauté des transports sous l'égide de la Commission européenne. Progressivement, la Macédoine devient un satellite européen, placée en position de "gate keeper" sur la route migratoire terrestre. L'agence Frontex assure une barriérisation du sud du pays.
Alors que les rapports sociaux atteignent un paroxysme d'ethnicisation, bien loin de la tradition cosmopolite du komsiluk ottoman, les tensions internes ne s'apaisent pas malgré l'occupation militaire occidentale. Un affrontement à Tetovo en 2002 cause 1 mort et 5 blessés, et l'opération "Tempête de montagne" de la police macédonienne démantèle en 2007 un réseau terroriste albanais caché dans les montagnes.
La République Plébéienne