Bakou ne s'arrêtera pas au Haut-Karabagh. Depuis 1994, l'Azerbaïdjan poursuit inlassablement deux objectifs, au mépris des conventions internationales : la conquête de l'Artsakh et la réunion de ses territoires séparés par les possessions arméniennes (le Nakhitchevan, au sud de l'Arménie, séparé du reste de l'Azerbaïdjan par le Siounik). En 2020, Bakou viola l'intégrité territoriale de l'Arménie en faisant transiter des troupes par le corridor de « Zanguezour », au sud du pays. En 2021, M. Aliev affirma d'ailleurs clairement sa volonté d'assurer ce verrou stratégique, réunissant Bakou et sa partie orientale, et rapprochant de facto l'Azerbaïdjan de son suzerain et voisin turc.
En 2020, l'Azerbaïdjan désagrégea du Haut-Karabagh ses districts du sud et de l'ouest. Moscou s'imposa alors comme l'intermédiaire privilégié du conflit : cela symbolisa non seulement un camouflet pour les puissances occidentales du groupe de Minsk, mais aussi un retour de la Russie comme puissance diplomatique et militaire dans le Caucase. Elle déploya des forces militaires garantissant les nouvelles frontières.
En 2020, rien ne laissait encore présager le retrait discret de Moscou, prenant encore à cœur la défense de son allié régional, vassal orthodoxe fantasmé du rêve slavophile puis fidèle appui soviétique, coopté au sein de l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), de la CEI (Communauté des états indépendants) et de l’UEEA (Union économique eurasiatique).
Mais comment, dans ce cas, expliquer la récente conquête du Haut-Karabagh par Bakou, et le nettoyage ethnique qui en résulte ? Comment la Russie a-t-elle pu abandonner son satrape ?

Le temps des tribulations atlantistes
Le peuple arménien, si démuni face à l'agressivité de son voisin azerbaïdjanais, ne pourrait-il s'en prendre qu'à l'incurie de son gouvernement ?
Depuis la « Révolution de velours » de 2018, N. Pashinian règne en atlantiste accompli en Arménie. Préférant la médiation occidentale à la tutelle informelle russe, le Premier ministre ne s'inquiète pas de l'hostilité azerbaïdjanaise. Les dépenses consacrées à la défense arménienne (%PIB) sont pratiquement les mêmes en 1995 (à la sortie d'une guerre éprouvante pour Erevan, malgré sa victoire) et en 2022 ; et ce malgré l'exacerbation des tensions avec son voisin en 2020, soldée par une guerre éclaire.
Dans le même temps, les parts du budget militaire de Bakou ont quasiment doublé de volume sur ces mêmes dates. Les dépenses militaires de Bakou sont ainsi presque 4 fois supérieures à celle d’Erevan. Les officiers azerbaïdjanais sont aussi formés par de hauts cadres turcs et jouissent d'un soutien opérationnel et technologique d'Ankara, soutien qui s'est montré plus que décisif en 2020 et en 2023.
L'arrivée au pouvoir d'un atlantiste n'a pas mieux armé l'Arménie. Plus encore, le principe de réalité l’a poussé dans les bras de Moscou en 2020, même si le divorce semblait déjà acté : la Russie soutint du bout du doigt son allié de l’OTSC tout en ménageant ses relations avec Bakou. Il s'agissait alors pour V. Poutine de privilégier la diplomatie afin de s'assurer de l'hégémonie diplomatique de la Russie dans le Caucase, jouant un rôle de soutien militaire comme la Turquie mais s'affirmant comme la seule puissance médiatrice ; dans le même temps, Moscou réactiva le vieil adage soviétique du divide et impera, favorisant une posture équilibriste et attentiste. La défaite de son ancien satrape étant inéluctable, il fallait à la fois encadrer la débâcle arménienne pour que subsiste un relai russe dans la région ; il fallait dans le même temps ménager les relations russo-azerbaïdjanaises, parce que quoique puissance mineure, l'Azerbaïdjan reste un partenaire commercial et le vassal de la Turquie. En somme, traiter avec les deux parties, c'était s'assurer qu'aucun ne prenne totalement l'ascendance sur l'autre ; c'était garantir un statu quo affaiblissant les deux fantoches et renforçant l'assise russe, sa diplomatie, ses exportations.
Le "Grand Jeu" du Caucase : Moscou face à Ankara
Les contextes de la guerre en Ukraine d'une part et de la guerre au Haut-Karabagh ont progressivement amené les puissances russe et turque à se rapprocher, constituant un nouvelle axe géopolitique nord est/sud est qu'il est impératif de considérer dans le paysage des relations internationales de demain.
La Russie abandonne l’Arménie, privilégiant ses relations avec les pays turciques, partenaires commerciaux régionaux importants ; elle s’assure ainsi d’une menace latente, en Arménie et en Mer Egée, en refusant de jouer son rôle traditionnel de protecteur « orthodoxe » oriental – la Grèce arguait ne plus vouloir livrer d’armes à l’Ukraine à cause de la menace d’Ankara… Entre V. Poutine et R. T Erdogan, chacun joue à son tour l’arbitre d’un conflit qui compromet l’autre : Poutine arrange les relations entre Ankara et Damas, son pré carré, Erdogan se place en intermédiaire privilégié entre Moscou et Kiev, mais aussi entre l’Azerbaïdjan, son fantoche, et l’Arménie, historiquement dans le giron russe.
Ce rapprochement des régimes autoritaires est très stratégique, et exprime aussi un rejet de l'Occident - en témoigne d'ailleurs le sommet des membres de l'OCS (Organisation de coopération de Shangaï) à Samarcande, où était également présent R. T. Erdogan. Ne pas saisir la profondeur idéologique (voire spirituelle) de la connivence russo-turque serait une erreur. Moscou et Ankara sont mus par les mêmes objectifs de court termes, inhérents à une real politik où leurs pragmatismes convergent ; mais la colonne vertébrale stratégique, la visée sur le long terme de ces grandes puissances accouche d'un constat géopolitique partagé : l'Occident démocratique ne veut pas d'eux.
La guerre en Ukraine résulte en grande partie de ce sentiment de rejet perçu par V. Poutine comme le refus de bâtir une diplomatie européenne pacifiste et ouverte. R. T. Erdogan a exprimé à de multiples reprises, et ce très dernièrement, son agacement de voir la candidature d'adhésion à l'Union Européenne de la Turquie refoulée en permanence. Son mépris pour les chancellerie européennes (rappelons la posture du dirigeant turc envers la laïcité française) nourrit aussi son refus de considérer l'Occident comme un partenaire fiable. Pour toutes ces raisons, Russie comme Turquie déploient leurs puissances vers l'Est, portés l'un et l'autre par des courants intellectuels anciens (l'eurasisme de certains slavophiles, le néo-ottomanisme...).
Après le sacrifice du Haut-Karabagh, le sacrifice de l'Arménie ?
Si N. Pashinian n'a pas hésité à brader le Haut-Karabagh pour préserver les populations arméniennes d'Arménie (ce qui n'est pas sans rappeler les discours légitimant les pires périodes de collaboration), il est fort peu probable que l'appétit de Bakou soit désormais rassasié.
Si demain l'Azerbaïdjan attaque l'Arménie, il est presque sûr que la Russie n'interviendra pas plus qu'en 2020, mais, comme en 2020, elle cherchera à investir le statut de médiateur régional. Toutefois, à la différence de 2020, cette position lui assurerait des avancées stratégiques au niveau international.
Si demain cette guerre éclate, la Russie et la Turquie, déjà en bons termes, verront leurs relations se renforcer. Cet axe Ankara-Moscou ne fera que se renforcer, et ce au détriment des Arméniens (en premier lieu), de l'Union européenne et des pays occidentaux (en second lieu), de l'Ukraine (en dernier lieu).
Pourquoi ? Parce que dans le cas de ce conflit, la Russie n'interviendra pas dans un premier temps. Elle fournira peut-être du matériel de guerre à l'Arménie, continuera de vendre son gaz à Bakou. La Turquie financera la guerre azerbaïdjanaise en achetant son gaz et en envoyant hauts gradés et équipements de pointe pour supporter l'armée de Bakou (qui est déjà nettement supérieure aux troupes arméniennes). Si la situation s'envenime, il est fort probable que la Turquie décide de supporter plus activement les avancées de son vassal azéri : elle mettra en place un embargo comparable à celui de 1992-1993. L'Arménie s'était retrouvée au bord de la famine, et seule l'injection massive de roubles russes dans l'économie arménienne avait sauvé le pays de ce péril humanitaire.
Cette fois néanmoins, une telle aide n'est pas à attendre de la Russie, qui aurait tout à gagner de laisser la guerre s'enliser, laisser l'Arménie asphyxier, décrépir sur elle-même, tout en s'assurant que l'agonie ne soit pas trop rapide : Bakou ne marchera pas sur Erevan, mais le sort des Arméniens d'Arménie sera comparable à ceux du Haut-Karabagh : sévices, crimes de guerre, nettoyage ethnique progressif...
Moscou laissera l'Arménie décrépir, et de ce fait placera l'Union européenne et l’OTAN face à leurs contradictions. Aideront-ils l'Arménie ? Le pourront-ils seulement ? Non, évidemment pas.
Si l'Union européenne adopte la même posture que celle qu'elle tient concernant le conflit en Ukraine (c'est à dire une géopolitique morale et non pragmatique), elle investira beaucoup dans la guerre en Arménie, et cherchera peut-être même à imposer des sanctions à Ankara. Cela ruinerait les relations avec R. T Erdogan, qui, en réponse, mettrait fin à la livraison du gaz russo-azéri des gazoducs TANAP et TAP à destination de Union européenne (entre 2 et 4% de son gaz).
Si l’OTAN était cohérent, il aurait depuis longtemps investi dans la sanctuarisation du Haut-Karabagh, au nom de l’autodétermination des peuples – principe qu’il reconnait ardemment au Kosovo. Pourtant, force est de constater que l’OTAN a plus eu tendance ici à favoriser le principe antithétique de l’intégrité territoriale azerbaïdjanaise – principe qu’il refuse à la Serbie. La guerre en Ukraine et le front du Kosovo restent deux points chauds mobilisant les forces atlantistes (alors que l’OTAN est d’ailleurs à court de munitions).
Le poids économique et politique de l'aide occidentale à l'Ukraine se fait déjà ressentir et sur la scène internationale. Les sanctions en direction de la Russie et l'aide à direction de l'Ukraine sont de moins en moins supportées, à l'intérieur de l'Union (en témoigne le redynamisme du groupe de Visegrad par exemple), comme à l'extérieur. L'inflation galopante gangrénant les économies occidentales a déjà façonné une opinion pacifiste qui ne tolérait pas les effets d'une nouvelle co-bélligérance imposée.
Avec une guerre en Arménie, il serait donc impossible pour l'Union européenne d'assumer son discours moral légitimant une géopolitique de "la démocratie et des droits de l'Homme" : les puissances économiques et le crédit géopolitique de l'Union européenne sont consommés.
Dès lors, l'Union devra parlementer. Sauver le peu de prestige diplomatique de l'Union européenne nécessitera de traiter avec l'Azerbaïdjan, et donc avec la Turquie et la Russie, seigneurs patients et opportunistes du conflit. En soutenant le rôle d'Ankara comme médiateur de la guerre en Arménie, Moscou attendra une aide retour. Et la Turquie de favoriser une résolution du conflit ukrainien favorable à Moscou, qui ne rêve que de se dépêtrer de la guerre avec ses régions séparatistes de l'Est et une influence respectée. Incapable d'agir autrement que par le biais de tractations dont elle ne tirera aucune ficelle, la belliqueuse Union européenne d'Ukraine deviendra le doux mouton de l'Anatolie. Son impuissance politique et économique sera mise à jour autant que sera raillé son discours faussement performatif.
Loin d'une guerre des civilisations, l'Arménie est sacrifiée sur l'autel du Grand jeu caucasien.
La République Plébéienne