Il pourrait être osé de comparer ces deux mouvements tant ils n’ont, dans l’idéologie comme dans la méthode, presque rien de comparable. Cela pourrait même être insultant, tant l’ORIM (Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne) eut le souci de préserver les civils macédoniens tout en menant une lutte d’indépendance contre l’Empire ottoman. Pourtant, si les procédés diffèrent réellement, le but poursuivi semble similaire : provoquer une réaction internationale (l’émoi, la connivence intellectuelle/spirituelle) puis l’intervention d’un camp déjà favorable à la cause défendue. Il s’agit, en définitive, d’acculer l’adversaire en le poussant à commettre les pires massacres pour s’assurer d’une internationalisation du conflit en faveur de son idéologie. Le Hamas, comme l’ORIM en son temps, se confronte à une puissance étatique bien plus puissante que l’organisation terroriste. Le but est de pousser l’adversaire à verser dans la répression sanglante, pour ainsi heurter l’opinion commune de pays complaisants (pour le Hamas, l’Iran, le Hezbollah, les pays arabes…) puis d’encourager leur intervention armée afin de renverser le rapport de force.
Une stratégie qui réussit pour l'ORIM, puisque la barbarie ottomane émut tant les pays européens que la résistance se transforma en guerres balkaniques, préludes à la Première guerre mondiale. Le Hamas pourrait ainsi transformer l'échec (sans doute calculé) de son offensive éclaire en une vaste coalition contre Israël, pariant sur la répression sanglante de la Tsahal - représailles qui frappent déjà les territoires de Gaza.
La Macédoine au tournant du XXème siècle
Le traité de San Stefano confirme la victoire de la Russie dans sa guerre l’opposant à l’Empire Ottoman (1877-1878) et permet la création d’une « Grande Bulgarie » - en plus de l’indépendance bulgare. Elle recouvre alors une partie de la Macédoine (dont Thessalonique). Les populations macédoniennes sont les cibles premières de cette bulgarisation. Toutefois, le traité de San Stefano n’est pas appliqué dans son intégrité, et la Bulgarie rétrocède de facto la plupart des territoires macédoniens à l’Empire ottoman, qui conserve également l’Albanie plus à l’Ouest.
Dès lors, les voisins de la Macédoine participent à une la lutte d’influence concurrente, déployée sur les populations macédoniennes. Le pouvoir central ottoman envoie périodiquement des troupes régulières pour saisir certains dirigeants ou intellectuels grecs, et des épisodes ponctuels de violence exposent les populations grecques de la région. Des statistiques ethniques sont mobilisées par chacun des partis pour revendiquer sa souveraineté légitime sur les différentes régions de Macédoine. Des calculs opportunistes s’opèrent, de manière à gonfler l’importance de la communauté défendue tout en réduisant celles des communautés contestées.
L’ORIM
L’ORIM (Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne, ou VMRO en Macédonien) est créée à Thessalonique (Macédoine égéenne) le 23 octobre 1893. Elle est composée originellement de professeurs et d’intellectuels aux aspirations socialistes. Ses membres connaissent l’influence des idées libérales d’Occident. L’esprit révolutionnaire du mouvement s’affirme très rapidement ; l’ORIM défendant l’autonomie de la région macédonienne au dépend de la Sublime Porte, dénonçant la mauvaise application du Traité de Berlin de 1878, lequel devait garantir des réformes ottomanes en faveur des chrétiens de l’Empire en Turquie d’Europe.
S’opposant à la domination ottomane, l’Organisation prévoit donc l’autonomie d’un vaste ensemble macédonien mêlant plusieurs ethnies et nationalités – bien que toutefois, l’ORIM elle-même se revendiquait comme « Macédonienne ». L’Organisation parvient à développer un véritable réseau clandestin, pénétrant le pays profond par ses instituteurs et ses artisans, étendus aux campagnes.
Le discours politique et la stratégie terroriste
De 1878 à 1900, l’ORIM semble adopter les stratégies propres aux petites guerres (ou guérillas). Ces actions sont soutenues par une théorisation intellectuelle des idées révolutionnaires, infusées au sein des populations macédoniennes. L’organisation jouit d’une structuration presque étatique. Une administration décentralisée assure la cohérence et la discipline de l’ORIM. Le contact avec les populations est permanent, si bien que ses idéaux deviennent partagés, appréciés, soutenus. Bien que clandestine, l’ORIM apparaît comme un Etat dans l’Etat. L’organisation parvient à se substituer à l’Empire ottoman jusque dans ses fonctions régaliennes : des postes, des tribunaux, des services sanitaires ou financiers viennent à éclore, tous régis par l’ORIM au détriment du pouvoir central. Le mouvement s’incarne également dans une armée d’irréguliers, celle des comitadjis, assurant la protection relative des civils macédoniens face aux raids des bandits albanais au Kosovo, mais aussi autour de Skopje ou Bitola.
Pendant les années 1900-1912, l’ORIM semble opter de plus en plus pour le recours aux actions terroristes. Se dévoilent alors les prémices de la stratégie d’internationalisation à laquelle aura recours l’organisation par la suite. Mais pour l’heure, on retrouve plutôt la volonté de heurter l’opinion publique, balkanique, surtout occidentale. Néanmoins, l’internationalisation n’est pas encore délibérément souhaitée, et le terrorisme apparaît surtout comme un mode d’action expérimental. Précisons que le terrorisme n’est pas une fin en soi : il ne s’agit ni de s’attaquer aux populations civiles, ni même de les terroriser, mais de provoquer des dynamiques politiques locales et des réactions médiatiques internationales. Les populations civiles s’avèrent intégrées de plus belle dans les stratégies des mouvements de libération nationale. L’ORIM a conscience que cette nouvelle orientation terroriste des années 1910 au sein de cette guerre irrégulière contre l’Empire ottoman ne peut déboucher sur un résultat de libération nationale concret, et c’est donc davantage la médiatisation de la lutte qui est souhaitée plutôt que le succès militaire. Dès lors, les populations civiles deviennent involontairement un instrument de lutte comme un autre, ils ne sont plus couverts dans le cadre d’une guerre interne irrégulière mais deviennent le maillon essentiel d’une stratégie qui, bien que cherchant, dans le discours, à épargner les civils, de facto les impacte immanquablement. La répression ottomane, en réponse aux attentats de l’Organisation, doit servir à émouvoir les milieux intellectuels, politiques et artistiques, mais pas nécessairement à entraîner une intervention armée. La célèbre formule de R. Aron illustre d’ailleurs cette stratégie de « terrorisme de la communication », puisque le terrorisme accomplit ses objectifs « lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques » (Paix et guerre entre les nations).
A la fin du XIXe siècle, le courant droit de l’ORIM infléchit le mouvement pour lui faire adopter le terrorisme comme mode d’action principal. Partant du constat que la stratégie d’interdiction de la petite guerre menée jusqu’alors par l’ORIM était insuffisante, voire inefficace, il préfère les attentats à la bombe. Dans le début des années 1900, ces attentats urbains frappent les populations civiles des villes de Macédoine. Dans le même temps, les actions de sabotage et d’autres attentats visent à détruire la soutenabilité des forces régulières ottomanes. Plusieurs attentats sont ainsi commis le long des voies ferrées ottomanes. D’un côté, il s’agit d’éveiller l’opinion occidentale tout en cherchant une réaction ottomane ; de l’autre, le but est d’user les ressources adverses. Le débat interne à l’ORIM s’illustre notamment dans cette circulaire du comité central de l’ORIM, écrit par T. Aleksandrov le 16 septembre 1912 : « (…) les attentats à la dynamite sont préférables à tout point de vue par rapport aux actions de guérilla. (…) Les actions de guérilla exigent plus de moyens, font courir plus de risques, provoquent plus de victimes, plus de sang et plus de dévastations pour la population bulgare que les attentats à la dynamite ». Dès lors, il semble que le recours au terrorisme ne corresponde pas à une forme d’extrémisme éperdu, mais bien à un choix rationnel, calculé. Et comme on le constate, les populations civiles sont véritablement prises en compte par les cadres de l’ORIM, qui visent certes l’efficacité mais aussi la préservation des civils macédoniens autant que faire se peut. C’est dans ce souci là que l’ORIM – et surtout sa rive droite – s’oriente vers un terrorisme prétendument ciblé. On assiste à un regain de violence dans les années 1895, qui se veut une réponse ottomane institutionnelle et cadrée aux actions paramilitaires et terroristes des mouvements de libération. La répression turque s’affirme et ajoute au chaos des violences supplémentaires, visant indistinctement civils et membres des milices rebelles.
Lors de l’insurrection d’Ilinden du 2 août 1903 l’ORIM, Etat dans l’Etat, affronte le pouvoir central turc dans une guerre régulière partagée par toutes les régions de Macédoine. L’idéologie puissante de l’ORIM et des groupes affiliés, c’est la fin de la domination ottomane en Macédoine.
L’ORIM est cohérente avec sa ligne directrice de toujours : elle met un point d’honneur à protéger les populations civiles pendant le combat. C’est notamment la réunion des délégués de l’Organisation près de Bitola en mai 1903, autour de la personne de Damian Gruev, qui théorise l’opération à suivre, de manière à préserver les civils de l’action des tchétas. L’ORIM s’empare pacifiquement de la ville de Kruševo et y établit son quartier général en même temps qu’elle y fonde une république éphémère, la République de Kruševo. Malgré les consignes du pouvoir turc, la répression est sévère et les populations civiles en payent le prix fort. Plus de 200 villages sont incendiés, ce qui conduit à l’exode de 70 000 personnes. En outre, lorsque Kruševo est repris par les Ottomans après seulement dix jours d’indépendance, les unités mercenaires turques (les fameux bachi-bouzouks) se livrent à la torture des femmes de la ville.
Le constat militaire est nul, l’objectif final de la libération n’étant pas accompli, l’armée ottomane n’étant pas mise hors d’état de nuire. Après trois mois de lutte, les comitadjis sont écrasés par les troupes ottomanes. Une internationalisation de la question macédonienne s’opère en marge de l’insurrection. Très virulente, les persécutions des gendarmes ou irréguliers ottomans sur les populations civiles macédoniennes heurtent les milieux intellectuels internationaux. Diplomatique, l’internationalisation impose la mise en place de réformes au sultan Abdul Hamid II, en faveur des populations chrétiennes de Macédoine. En outre, le programme de Mürzsteg de novembre 1903 divise les trois vilayets en cinq secteurs, chacun administrés par l’une des grandes puissances. Une administration internationale organise la reconstruction des bâtiments et assure le secours aux blessés ou réfugiés ainsi que la répartition de l’aide humanitaire en Macédoine. Une aide alimentaire et matérielle parvient également de Londres et de Paris.
Le terrorisme aveugle comme stratégie
Une rupture s’opère en 1912, parce que la stratégie des groupes rebelles internes change : elle repose désormais sur l’internationalisation de la question macédonienne, et la population civile est l’outil de cette stratégie. Les actions des bandes armées étant inefficaces, l’insurrection d’Ilinden étant un échec, l’ORIM opte pour un terrorisme généralisé, revendiquant sa violence pour éveiller l’opinion internationale et enclencher des interventions étrangères favorables à la cause macédonienne. Plusieurs attentats sont aussi commis en milieu urbain et éprouvent particulièrement les civils citadins, qui constituent les premières victimes. En 1911 et 1912, une série d’attentats connaît une médiatisation internationale du fait de son intensité : celui de Štip (1911), de Kočani (1er août 1912), de Dojran (28 août 1912). A Kočani, deux explosions engendrent une émeute qui cause la mort de 38 personnes et fait 466 blessés. L’évènement permet la mobilisation de l’imaginaire du Turc comme éternel oppresseur, et l’on identifie souvent ces attentats comme l’origine de la Première guerre balkanique.
Le procédé de ces attentats illustre la volonté de heurter l’opinion internationale du fait de la violence spécifiquement orientée contre des civils : les terroristes envoient une mule chargée d’explosif en plein čaršija – bazar ottoman –, qui est le lieu cosmopolite où toutes les communautés balkaniques se retrouvent. L’ORIM use volontairement d’un mode opératoire de plus en plus barbare pour atteindre l’objectif final inlassablement recherché, la libération de la Macédoine. Le but est clairement de terroriser la population, d’enclencher une répression turque encore plus terrible, poussant la population musulmane à commettre des massacres contre les populations civiles minoritaires. L’instrument recherché, pour cette internationalisation, est donc le massacre, provoqué par les attentats de l’ORIM.
Les attentats de Štip sont peu meurtriers mais engendrent une répression causant la mort de 17 personnes et faisant 200 blessés. Le discours de Ferdinand Ier le 5 octobre 1912, ouvrant sur la Première guerre balkanique, illustre la réussite de la stratégie d’internationalisation régionale des affrontements internes à la Macédoine. Le Tsar incrimine l’Etat ottoman qui ne saurait accorder justice aux victimes.
La République Plébéienne