24 Nov

     Le 10 mai 2022, la directrice du renseignement national américain, A. Haines, estime dans l'une de ses notes que Poutine pourrait sérieusement entretenir des visées expansionnistes outre-Donbass, évoquant ainsi en demi-teinte le cas de la Moldavie.

L’année dernière, les rumeurs médiatiques et les bruits de couloirs des chancelleries s’entrechoquaient ; intendant à la Russie des rêves de nouvelles conquêtes territoriales. On annonçait partout que le Kremlin envisageait de prendre Odessa puis de s’en servir comme base arrière à l’annexion de la Moldavie.

« La minorité russe représente 6 % de la population et la communauté russophone de 22 à 30 %, selon les sources. Du fait de son histoire ancienne et récente, de larges pans de la société moldave, surtout parmi les personnes âgées, se sentent donc culturellement et psychologiquement proches de la Russie, pays de loin le plus populaire dans l’opinion publique », commence le rapport d’information de la Commission des affaires européennes sur les accords d’association avec l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie, daté de juin 2014.

De fait, la guerre de Crimée de 2014 a revivifié les intérêts de l’Union Européenne pour les pays membres de son Partenariat oriental (Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan Biélorussie – retirée depuis). Ce groupe constitue une sorte d’antichambre à la candidature officielle à l’adhésion européenne. Il s’agit, dans un premier temps, d’« européaniser » (pour ne pas dire « civiliser ») les pays du pourtour de la Mer Noire afin d’uniformiser leur mode de développement et leurs régimes politiques. Le programme, à gros traits, repose sur l’instauration d’une économie de marché et la promulgation des valeurs démocratiques à l’occidentale. Profitant des diverses « révolutions » essaimant dans les ex-Républiques soviétiques ceinturant la Russie (révolution de velours en Arménie, révolution des Roses en Géorgie, révolution orange en Ukraine…), l’Union européenne cherche donc à infléchir les opinions favorables à Moscou dans ces-dits pays en infusant par le haut les élites politiques et économiques de la doctrine libérale européiste (donc in fine atlantiste). Ce soft power est nécessairement à considérer dans le cadre des relations conflictuelles entretenues avec la Russie, puisque cela revient à contester son aire d’influence et chercher à étendre l’hégémonie institutionnelle de l’Union hors de ses frontières. A ce titre, la Moldavie jouit d’une aide de de presque 100 millions de dollars en 2022, assurée par le système Facilité européenne pour la paix (fonds européens alloués à la défense dans le cadre de la Politique étrangère et de sécurité commune).



Le poisson pourrit par la tête

     En 2020, l’européiste zélée et ex-technocrate de la Banque mondiale S. Sandu (Parti action et solidarité, PAS) arrive au pouvoir en Moldavie. En marge des élections, l’arrestation de son prédécesseur, le prorusse I. Dodon (accusé de « trahison d’Etat ») doit manifestement se concevoir comme une courbette moldave envers l’Union – officiellement, l’arrestation est orchestrée au nom de la lutte contre la corruption (un problème pointé du doigt par l’UE). Un mois plus tard (coïncidence ?), le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne est octroyé à la Moldavie...

La « patte de l’Europe » se fait aussi ressentir dans les déclarations et décisions de S. Sandu, évoquant mystérieusement le parrainage d’une vaste alliance. Depuis 2022, les médias garantissent la diffusion d’un contenu pro-européen, supprimant de l’antenne les médias favorables au Kremlin et imposant 50% au moins de contenu issu des Etats ayant ratifié la Convention européenne sur la télévision transfrontalière (soit surtout les membres de l’UE ou de l’OTAN) : on parlerait de propagande à propos d’un régime autoritaire. A cela s’ajoute sa volonté de modifier l’article 13 de la Constitution moldave, lequel pérennise pourtant la neutralité géopolitique du pays… Dans le même temps, 60% de la population reste favorable à cette règle de la neutralité. Mais le poisson pourrit par la tête…

Les protestations sociales spontanées ou organisées par les partis d’opposition sont en permanence disqualifiées car marquées de l’anathème d’une « cinquième colonne » hypothétique qui serait instrumentalisée par le Kremlin. L’inflation, cause majeure des agitations, a pourtant bel et bien atteint 34% en Moldavie en 2022, du fait de la suspension de la fourniture en gaz du pays – souffrance épargnée à la Transnistrie qui continue de jouir d’un gaz subventionné par Moscou.

Le cas de la Transnistrie, enclave pro-russe 

     Depuis le traité d’Iasi (1792), la Transnistrie (officiellement : République moldave du Dniestr - Pridnestrovie) est en contact avec le monde russe et est progressivement peuplée de populations russophones. La consécration des particularismes moldaves au sein de l’URSS est accomplie en 1940 lorsque la Moldavie devient une République socialiste soviétique à part entière, détachée de celle d’Ukraine à laquelle elle était jusqu’alors apparentée. L’adoption d’une loi par le Parlement moldave en 1990 déclarant le roumain comme seule langue officielle du pays créée un premier ressentiment de négationnisme auprès des populations russophones de l’Est moldave. 60% des habitants de la Transnistrie sont Russes ou Ukrainiens, entre 50 et 63% sont russophones, 33% seulement roumanophones.

La Transnistrie (capitale : Tiraspol) compte environs un demi-million d’habitant. Le 17 mars 1991, la population vote à 97 % en faveur du maintien de l’URSS. En 2006 déjà, 98 % des électeurs de Transnistrie s’était prononcé par référendum pour une « éventuelle intégration à la Russie ». 

L’indépendance de la Transnistrie est ainsi proclamée en 1992, suite à conflit interne contre les troupes régulières moldaves. Les séparatistes transnistriens reçoivent alors l’aide de l’ancienne XIVe armée soviétique. Aujourd’hui, le Groupe opérationnel des forces russes en Moldavie (GOFR, entre 1500 et 2000 hommes) stationne toujours en Transnistrie, principalement autour de Kolbasna. Le conflit, malgré l’arrêt effectif des combats, persiste sous une forme « gelée » puisqu’aucune armistice n'a été signée en bonne et due forme. Et si la Transnistrie s’apparente à un véritable Etat aux propres institutions, elle n’est cependant reconnue par aucun pays de l’ONU.  

En cela, la Transnistrie incarne une république séparatiste aux aspirations d’autodétermination instrumentalisées par le pouvoir russe et similaire aux cas de l’Abkhazie ou de l’Ossetie du Sud, constituant une enclave pro-russe entre le territoire Moldave au Sud (dont elle se détache) et l’Ukraine au Nord.

Toutefois, la Russie semble souhaiter garder une relation de distance politique avec la république séparatiste, rejetant sa demande d’intégration à la République fédérative de Russie en mars 2014.

Par ailleurs, la Transnistrie reste l’un des pays les plus pauvres d’Europe. Marquée par le peu d’enthousiasme socio-politique des jeunes générations, elle peine à engendrer puis transmettre une véritable ferveur nationale. Ce manque de liant patriotique s’accompagne d’une identité composite et peu homogène, sorte de « synthèse » historique et régionale résultant d’un brassage socialiste des cultures (slavophone, roumanophone, turcique) – ce qui n’est pas sans rappeler certaines composantes culturelles balkaniques Le mode de développement précaire (reposant principalement  sur les exportations) et le déclin démographique exprimant une hémorragie de la jeunesse (environs 450 000 habitants aujourd’hui contre envions 700 000 en 1990) sont d’autres enjeux faisant de la Transnistrie un Etat faible et instable.


Pourquoi la Russie n’attaquera pas la Moldavie 

     C'est en février 2023 que le ministre des Affaires étrangères russe (S. Lavrov) laissa émettre quelques doutes au détour d'une interview quant à l’appétit expansionniste de la Russie en Europe de l’Est, surtout en direction de la Moldavie. Celui-ci déclarait en substance que la Moldavie pourrait tenir « le même rôle » que l’Ukraine dans la périphérie russe. Simple dialectique propre aux stratégies russes de "maskirovka" ou mauvaise interprétation volontaire de nos médias occidentaux ? Quelle que soit la réponse, il est fort improbable que la Russie ambitionne de marcher sur la Moldavie, malgré ce que les lobbystes atlantistes affirment en Europe.

Le Dniestr constitue une frontière naturelle séparant la Moldavie de sa région séparatiste de l'Est, la Transnitrie, farouchement russophile. Ce cordon territorial est composé d’au moins 53% de russophones (alors que la Moldavie est de souche roumaine).

Premier obstacle, donc, l'appartenance ethnico-linguistique. La première revendication de la Russie en Ukraine réside dans la proximité culturelle et historique des peuples ukrainien et russe. En Moldavie, cet argument n'a aucun fondement, et le pouvoir russe ne l'a jamais mobilisé.

Suite à la déclaration d'indépendance de la Moldavie en 1991, la guerre civile décrite plus haut survient, et les séparatistes de la Transnistrie, soutenus par Moscou, obtiennent un cessez-le-feu le 21 juillet 1992. Depuis, les relations entre Moldavie et Transnistrie sont normalisées dans la pratique.

Deuxième obstacle, donc, l'autodétermination des peuples revendiquée par Moscou concernant les Républiques de l'Est de l'Ukraine ne s'applique pas dans le cas de la Moldavie : le territoire est déjà autonome et protégé physiquement par la Russie ; ce qui n'était pas le cas en Ukraine. Le réaménagement et la réouverture effective du pont de Gura Bicului en 2017 témoigne des relations commerciales cordiales entretenues entre Moldavie et Transnistrie, incomparables avec les bombardements de Kiev sur les régions séparatistes depuis 2014.

En outre, la Transnistrie jouit d'une situation économique particulièrement enviable par le reste de la Moldavie : elle constitue 1/3 du PIB moldave. D’ailleurs, presque l'entièreté de l'électricité consommée en Moldavie est issue de la production de Transnistrie. (en témoignent les infrastructures imposantes comme le barrage hydroélectrique de Dubasari ou la centrale thermique de Kuchurgan).

Troisième limite donc : la Russie n'a aucun intérêt industrialo-économique à envahir la Moldavie, déjà détenue officieusement via ses relations commerciales et ses échanges de matières premières avec la Transnistrie. La dépendance énergétique moldave n'est pas une menace pour Moscou.

Enfin, la Transnistrie est soutenue militairement par la Russie depuis les années 1990, et cette occupation garantit plus une sécurité régionale qu'une base opérationnelle expansive. Le but n'est pas de prévoir l'invasion de la Moldavie, mais de protéger la Transnistrie (au nom de l'autodétermination des peuples évoquée précédemment, la même que l’OTAN mobilise pour légitimer la survivance du Kosovo dans les Balkans). La XIVe armée russe n'a pas été démobilisée à la suite de l'indépendance moldave et la chute de l'URSS, et elle est recyclée en un "groupe opérationnel des forces russes en Transnistrie" à Tiraspol. L'arsenal de Kolbasna forme de plus l'un des plus grands stocks de munitions en Europe.

Quatrième limite donc : la Russie n'a aucun intérêt géopolitique à prolonger l'invasion de l'Ukraine par l'invasion de la Moldavie. Ses forces militaires assuraient la survie du cordon autonomiste de Transnistrie à l'égard de la Moldavie et de l'Ukraine ; et elles constituaient de facto une base militaire comme l'OTAN en possède de nombreuses, soit ceinturant les frontières russes, soit imposant la pax americana dans les Balkans. Une base militaire russe, aux portes de l'Union européenne et des pays atlantistes, ne devrait donc pas inquiéter, puisque l'inverse est imposé à la Russie.

On pourrait dresser un seul scénario envisageable, mais très improbable : si l'Ukraine devient entièrement russe, l'intégrité de la Moldavie pourrait être menacée concernant sa région de Gagaouzie, région partiellement autonome et favorable à la Russie (ce qui rattacherait le sud-ouest de la Moldavie à la Transnistrie via l'Ukraine et ses débouchés sur la Mer Noire ; coupant ainsi la Moldavie d'un accès direct à la Mer). Mais ce scénario n'est pas réalisable. L'effort de guerre russe monstrueux déployé en Ukraine est symbolique, stratégique et chargé d'histoire. Il ne peut se déporter en Moldavie, région sans aucun intérêt géopolitique et économique. Pour Moscou, aucun gain à cette guerre. Dès lors, tant par sa dialectique diplomatique que par ses intérêts économiques, industriels et géopolitiques, la Russie ne peut fonder une légitimation à l'invasion de la Moldavie, ce pourquoi elle n'a jamais cherché à le faire. La guerre en Ukraine ne change pas la situation !

Le mémorandum « Kozak » de 2003 proposé par la Russie en réponse au conflit gelé opposant Moldavie et Transnistrie témoignait de la volonté pacifique de la Russie, préférant opposer au soft power européen un soft power russe. Il s’agissait de fait de réintégrer la Transnistrie à la Moldavie dans un Etat fédéral dans lequel les voix prorusses auraient été garanties majoritaires par un système de scrutin inédit : la Transnistrie et la Gagaouzie (minorité turcique, dont le gouverneur actuel est dit « pro-russe ») auraient pu désigner à elles deux la majorité des sénateurs, nécessairement favorables à Moscou. Même si ce plan n’a pas abouti, il est fort probable que la stratégie russe demeure : la Transnistrie joue le rôle de satrape local contestant politiquement comme militairement l’europhilie de la Moldavie. Elle constitue donc une enclave, un avant-poste russe défensif et dissuasif, l’ « os en travers de la gorge » de l’Union (pour paraphraser Ibn al-Athîr).

Dès lors, nos médias sont coupables : ils contribuent sciemment à alimenter le fameux "dilemme de sécurité" qui, accompagnant l'intensité de la guerre en Ukraine, favorise la cristallisation et l'ébullition des tensions internationales autour de ce conflit, débuté il y a bientôt deux ans. Le Kremlin privilégie une ingérence douce, le contrôle de l’orientation politique des dirigeants moldaves – en somme, il poursuit le même but que l’Union européenne, mais avec des méthodes différentes.

La République Plébéienne

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