Il existe une certaine constance intemporelle parcourant les communautés humaines, exercée par une minorité : l’art de ravir la politique à la Cité. Ce rapt savamment organisé est l’œuvre d’une petite caste politique qui, du sénateur romain à l’homme d’Etat français du XXIe siècle, s'attèle à faire de la politique une activité élitiste et exclusive. Emerge alors la figure du politicien achevé, spécialiste des rouages du jeu, tirant sa seule légitimité de son conformisme institutionnel et de sa servilité au souverain. Le sénateur puis l'homme d'Etat se sont assurés de la progressive privatisation de la vie politique. On remarque au fil des siècles le même argumentaire enserrant la caste des puissants, répété avec assurance en période de crise sociale et politique pour gonfler son crédit : eux sont responsables, contrairement aux gueux. Il suffit de s'attarder sur l'image du politicien responsable que veulent se donner nos représentants, des bancs de la Macronie jusqu'aux rangs zemmouristes (sans oublier évidemment les LR résistants qui, sans être de véritables transfuges, sont des satrapes en puissance). Cette rhétorique de la sagesse responsable par l'aspirant souverain est aussi promulguée par de nombreux relais officieux du pouvoir immuable. Des figures médiatiques telles que R. Enthoven affirment toujours que la "légitimité de la rue est non-avenue" contrairement à celle d'une clique politicienne recyclée et avalisée par un Conseil réunissant les plus indéfectibles d'entre eux. Cicéron, en son temps, considérait déjà que le peuple n'avait aucune légitimité. Ce qui importait, c'était l'alliance de "tous les gens de biens", les riches commerçants et les politiciens chevronnés, tous bords confondus pour peu qu'ils assurent la pérennité d'une république oligarchique. Catilina et Clodius s'en souviendront.
Aussi loin que l’on remonte, le souverain s’appuie sur une cour : Jules César (qui n’était pas roi) s’entourait d’une vaste classe de sénateurs cooptés en politique par ses soins ; les Médicis s’assuraient du gouvernement de Florence par une armée de fantoches ; les grands soviets formèrent la nomenklatura.
Ces cours, si elles ne répondent à aucune logique impériale, n’en restent pas moins des réservoirs de puissance où caquètent tous ensemble arrivistes et opportunistes aux dents plus ou moins longues. Ces cours, anciennes comme modernes, hautes ou basses, sont des viviers auto-alimentés recyclant les membres les plus tenaces du milieu. Des viviers actifs d'où sont régulièrement piochés des individus substituables par les pouvoirs. Dénué de véritable membrane idéologique, Macron n'a pas hésité à piocher dans cette réserve où transitent toujours les mêmes membres, fruits d'une endogamie souvent transgénérationnelle, afin d'inventer une forme politique hybride tirant profit des entraves enchâssant ensemble RN et LFI. On voit aujourd'hui louvoyer dans les périphérie de la Macronie des vétérans du milieu tels que M. Valls, tandis que les plus carriéristes des LR garnissent déjà les ministères. Quelle peut-être la chaîne intellectuelle, la profondeur théorique d'un gouvernement si hétéroclite ? Il n'affirme en rien une cohérence : il n'est qu'un assemblage opportuniste signant la suprématie des hommes d'Etat sur la démocratie. Cet écosystème noyautant la substance publique de la politique se solde par la professionnalisation inévitable de l'exercice des fonctions. Le peuple lui-même délaisse la politique, parce qu'elle est entièrement captée par une minorité omnipotente, laquelle choisit régulièrement un souverain dont elle confortera inlassablement la position lors de son mandat. C'est aussi cela qu'expriment les manifestations contre la réforme des retraites : la volonté populaire de se ressaisir des affaires publiques.
On décèle toujours les mêmes profils au sein de ces cours. Il y a d'abord le valet éhonté, rampant, affirmé. C'est celui des fables de La Fontaine, encensant le Lion. Imaginons un K. Olive, un brave banneret sur lequel compter. Il y a aussi un profil plus subtil, celui du courtisan nuancé. Celui-ci s’autorise parfois un regard faussement critique. Il apparait alors comme l'îlot de la censure baignant dans un océan de flagorneries (c’était à peu près le positionnement d'un Pétrone ou d'un Machiavel). Ce fin cajoleur se place en contrepoids d'argile à la toute puissance du souverain. La rhétorique de ce courtisan est habile : il incarne l'opposition respectable, la justesse politique, la réflexion dans les cercles du pouvoir. Il forme, en somme, ce que souhaite E. Ciotti : un "parti de gouvernement".
La notion même de parti de gouvernement est extrêmement intéressante en cela qu'est reflète le double processus de privatisation de la vie politique : premièrement, toute opposition doit être une opposition institutionnalisée par la reconnaissance politique du parti ; en second lieu, l'opposition ne serait légitime que si elle endossait certaines valeurs morales conformes aux institutions - lesquelles sont nécessairement incarnées et défendues par le souverain. Par cette rhétorique au volet double donc, le pouvoir se prévaut d'une certaine hostilité en discréditant par défaut toute contestation qui ne serait pas un prolongement rationnel de son propre exercice du pouvoir. C'est le jeu de la Macronie, s'estimant l'équilibre responsable qui renvoie dos à dos RN et LFI (lesquels subissent l'anathème traditionnel propre aux partis populaires : factieux, dangereux, populistes, etc.).
Le souverain règne en maître dans ses anti-chambres. Elles ne sont que des couloirs communiquant et ceinturant le cœur du pouvoir, où déambule un troupeau de courtisans interchangeables. Attentistes, zélés, ils connaissent tout des processus politiques et institutionnels. Ils savent quand s'exprimer et quand se taire. Ils savent quand le souverain souhaite les réhabiliter en leur offrant telle ou telle fonction vacante. Le plus important, pour le souverain, est d'être défendu par les siens, et non pas de nommer un passionné sincère, ou soucieux de la cause qu'il défend. Le plus important, pour le souverain, c'est de placer l'expert technocrate aux commandes de tel ou tel pôle - qu'importe, il s'assurera de la "rationalisation" du domaine en question, en bon élève de la "grande science" des politiques publiques venues d'outre-Atlantique. Et, de fait, le système économique mondial fait qu'une seule compétence importe, celle d'être capable de rationnaliser la vie des autres. En témoigne les échanges réguliers de portefeuilles ministériels entre les hommes d'Etat.
Ainsi, ces deux procédés distincts (la professionnalisation et la rationalisation de la vie politique) conduisent immanquablement à écarter le citoyen de l'exercice du pouvoir et donc, en définitive, à piller la Cité de sa chose publique. En son sein vit un clan organique, fait d'innutritions politiques de longues dates.
Platon nous légua ce précepte, qu'il faudrait savoir lire pour mieux redonner du sens à notre démocratie : "Doivent gouverner ceux qui n'ont pas le désir de gouverner". C'est aussi ce que traduisent les manifestations d'aujourd'hui : l'invitation du peuple en politique.
La République Plébéienne