Des rumeurs laissent entendre une probable candidature de François Ruffin à la tête de la France Insoumise pour les élections présidentielles de 2027. Ces bruits de couloir sont en partie propagés par Jean-Luc Mélenchon lui-même, le ténor en retrait(e). Certains de ses messages avouent explicitement l'envie de voir sa ligne converger avec celle de Ruffin afin d’imposer leur vision commune au sein de LFI d’ici 2027. Si l’on pourrait d’abord se réjouir de l’héritier choisi par le fossoyeur de la gauche sociale et républicaine de 2017, plusieurs nuages s’amoncèlent déjà à l’horizon et prédisent une débâcle en ordre pour Ruffin, laquelle serait peut-être même secrètement souhaitée par le vieux tribun.
On ne peut aujourd'hui évoquer LFI sans mentionner l'avenir de la NUPES, conglomérat hybride aussi dénué de cohérence idéologique que celui du gouvernement macroniste. Les tentations hégémoniques de LFI dans l'espace de la gauche populaire questionnent quant au devenir de la NUPES, mais aussi à propos de l'intégrité politique du parti mélenchoniste lui-même. On voit aujourd'hui ce qui semble se tramer : la branche radicale soutenant S. Rousseau chez EELV aspire à prospérer à gauche grâce à une fusion avec LFI dans le cadre de la NUPES. C'est d'ailleurs M. Bompard, l'apparatchik en chef, qui semble porter cette volonté de confédération des différentes sectes polluant la gauche : soutenu par A. Léaument et relayé par S. Rousseau, il aurait proposé la possibilité d'adhésion directe à la NUPES. Ce qui peut paraître anodin à première vue dans le paysage gauchiste relève en fait du fin stratagème. Celui-ci permet de coopter les éléments les plus zélés du communautarisme et de l'entre-soi identitaires issus des différents parasites ou reliquats de la gauche (EELV, PS, PC) au rang de futurs lieutenants de LFI. Cette promotion accélérée s'opérerait silencieusement, légitimée par une base électorale commune pour la NUPES. En fond de renversement des rapports de forces intra-NUPES, c'est le noyautage idéologique complet de LFI qui se profile, noyautage déjà entamé par les purges de 2017. Main dans la main avanceront les "théoricien.e.s" du genre, de l'intersectionnalité, de l'indigénisme, de l'éco-féminisme, etc. (grâce à la manipulation des adhésions électorales, lesquelles étant la première marche à suivre pour affermir la suprématie de LFI sur les autres partis de la NUPES). Mais alors, comment cette compromission entre LFI et les différents lieutenants de la désunion sociale pourrait laisser entrevoir une candidature de Ruffin, plutôt à contre-courant de ces effluves intersectionnelles ? Hormis quelques signaux émis par Mélenchon et Ruffin, sans parler du souhait redondant de certains nostalgiques d'une LFI révolue, rien ne laisse présager la candidature du député. Et tant mieux : sa candidature au sein de LFI-NUPES signerait la mort cérébrale de la gauche sociale et républicaine. C'est d'ailleurs peut-être cela que souhaite Mélenchon ou certains de ses sbires.
Pourquoi être cet oiseau de mauvaise augure ? Parce qu'il faut se rendre à l'évidence : LFI n'est plus le parti de la gauche sociale et républicaine, et il ne le sera plus jamais. La candidature de Ruffin ne peut que former un oripeau destiné à discréditer pour toujours sa ligne au sein du parti. Pour que se dessine la candidature de Ruffin, il faudra l'aval des membres les plus influents du parti. Si l'on moque souvent la verticalité du pouvoir mélenchoniste, il ne faut pas pour autant négliger les vautours qui attendent la faiblesse du tribun. Un jour celui-ci ne sera plus nécessaire à la bonne marche du parti, et ce jour-là pourrait bien arriver aux prochaines élections, conséquence de son incapacité répétée à franchir le seuil du premier tour, malgré le revirement idéologique de 2017. Ensuite, quand bien même les lieutenants insoumis approuveraient la candidature de Ruffin, encore faudrait il pouvoir renforcer sa ligne politique bien isolée au sein de la mouvance communautaire et identitaire régnante. De fait, le combat pour une souveraineté populaire et nationale a depuis longtemps été abandonné par LFI, privilégiant des enjeux plus urbains et bourgeois. Le racial a remplacé le social, les parcs verts des centres-villes les ronds points de gilets jaunes, l'islam politique la laïcité. Il suffit d'observer la réaction dernière de Mélenchon à la déclaration de B. Le Maire (affirmant l'impératif de la lutte contre les fraudes sociales, dont celles à destination du Maghreb) : Mélenchon se présente en parangon des "Musulmans" indignés. Une stratégie électorale qui n'a toutefois pas permis la percée de la gauche populaire, mais qui aura sans doute profité à une explosion du "camp national", offrant à M. Le Pen une réserve de voix assurée par E. Zemmour. De surcroit, soyons sûr que les crispations identitaires cristallisant la vie politique aujourd'hui sont autant dues aux discours de l'extrême droite qu'à la lâcheté de l'extrême gauche, (mal) représentée par LFI. "L'hégémonie culturelle" de la droite sur les questions de l'immigration et de la laïcité exprime un aveu de capitulation de la gauche, préférant se réfugier dans un discours moralisateur et frappant de l'anathème du "facho" quiconque remettrait en question son schéma intersectionnel. Véritable machine à recycler le racisme en discriminations positives, le logiciel insoumis cultive un électorat désabusé, et l'achat de cette clientèle ne va pas sans le renoncement en des principes républicains nécessaires à l'union civile. Ruffin est peut-être encore le seul à oser aborder certains sujets, à dépasser le règne de l'indicible ambiant de la gauche de la tour d'ivoire.
Comment dès lors investir Ruffin d'un soutien politique solide au sein de LFI pour garantir la solidité de sa candidature ? Il s’avèrera compliqué pour la ligne républicaine de LFI d’attirer à elle tous les éléments de cette gauche explosée en 2017. Comment absoudre les bannis et les réintégrer, eux qui garnissaient les rangs sérieux et discrets de l'ancien ADN de LFI ? C'est une opération impossible. Mélenchon ne peut se décrédibiliser de la sorte, d’autant plus que les pressions internes infléchissant le peu de républicanisme lui restant n’hésiteront pas à mettre fin à ses tergiversations. Et c’est sans compter l’honneur des ostracisés, qui, peut-être, ne veulent s’attabler avec celui qui a jeté l’assiette par la fenêtre après leur avoir craché le plat à la figure.
Et, quant bien même Ruffin parviendrait à jouir d'une légitimité solide au sein de LFI-NUPES, pourrait-il être appuyé par le même électorat que celui de 2022 ? Bien sûr que non. La compromission avec le pire des entrismes religieux en politique ne se fait pas en parlant du social, du travail. Elle est garantie par l'investissement de la sphère privée, par la souillure des valeurs étatiques et la lutte contre les pouvoirs publics. Identitarisme de gauche et néolibéralisme sont les deux faces d'une même pièce, et si Ruffin est plus ardent dans la lutte du second, il le sera indirectement dans la lutte du premier.
Ruffin a un potentiel médiatique incontestable, qu'il doit exploiter en 2027 au nom de la gauche sociale, populaire et souverainiste. Mais il ne peut l'exploiter dans le cadre de la NUPES, terreau prospère au développement des pires boules puantes. Candidater en son sein, c'est immanquablement y périr, et donc ajouter de l'engrais à ces mauvaises herbes. "Si la ligne Ruffin échoue en 2027, c'est qu'il avait tord dans le discours, il faut réorienter le cadre idéologique de la NUPES", dira-t-on. Et Ruffin aura été un autre coup d'épée dans l'eau.
La seule solution, pour que la gauche sociale profite des atouts de Ruffin, est de permettre l'émergence d'une plateforme concurrençant sérieusement LFI - et la NUPES, royaume des arrivistes et des apparatchiki. Il en existe déjà une, assez consolidée, mais manquant peut-être d'une assise médiatique et politique nécessaire à la transformation du score. La République Souveraine de G. Kuzmanovic doit représenter ce pôle de résistance. Il s'est déjà constitué, ce qui est un exploit au vue des maigres ressources sauvées des purges de 2017. Les orphelins de cette gauche ne doivent pas se lamenter et glisser, au dernier moment et avec amertume, un bulletin LFI au soir des élections. Non. Il faut, alors que quelques années nous séparent des prochaines présidentielles, unir ces forces de gauche, éclatées tant au sein de LFI (dans le maigre espace entre Ruffin et Quatennens) qu'ailleurs (la ligne de Roussel, au lieu de se compromettre dans le piège du centrisme offert par Cazeneuve, aurait mieux à faire d'utiliser l'influence du PC dans une nouvelle alliance populaire et sociale, en cohérence avec la vision du Secrétaire national). Il y a aussi de nombreux reliquats, qui du PS réfractaire aux initiatives personnelles hâtées (La Remontada de la France, A. Montebourg) cherchent à se fixer sur une base prometteuse.
Si la République Souveraine accepte de jouer ce rôle et n'enclenche pas les mêmes logiques de parti que LFI, favorisant les carrières personnelles et les postes entre amis, la gauche sociale, populaire et républicaine pourra ainsi s'offrir une base conséquente. Si Ruffin abandonne LFI et qu'il rejoint ce mouvement, il apportera le crédit médiatique et politique nécessaire à son impulsion, la propulsant nécessairement dans la course aux présidentielles. Si Montebourg et Roussel s'apparentent au mouvement, ils apporteront les ressources politiques et les relais militants indispensables à l'efficacité de la République Souveraine.
Serait-ce faire le jeu des luttes intestines caractérisant les tribus inconciliables de l'extrême gauche que d'appeler à un renouvellement de la gauche ? Non. Plus qu'une candidature pour 2027, l'enjeu est de mettre fin à l'éternel schéma d'un Macron-Le Pen. En mettant fin au cirque de la NUPES et en redonnant sa noblesse à une gauche du peuple face à une gauche des communautés, la gauche sera libérée de ses entraves sectaires. Ouvrir un front à gauche fragilisera grandement la NUPES, si tant est qu'elle n'explose pas. Ouvrir un front à gauche, c'est battre l'extrême droite, dont les thèmes de prédilections seront enfin combattus. Ouvrir un front à gauche, ce sera ouvrir la gauche à son électeur. Ce sera envoyer aux oubliettes les histrions de salon jouant de la misère et du "désenchantement du monde".
La République Plébéienne