« Il y a des décennies où rien ne se passe ; et il y a des semaines où des décennies se produisent », écrivait Lénine. Une telle affirmation n’a jamais été moins vraie à propos du paysage politique français, bouleversé ces dernières semaines par des évènements exogènes.
Samedi 07 octobre, le Hamas attaquait la société civile israélienne, perpétrant des sévices inhumains, coûtant la vie à de nombreux civils, en kidnappant de nombreux autres.
Vendredi 13 octobre, Dominique Bernard, professeur de Français, mourrait sous les coups du terrorisme islamiste. L’assassin a un visage, un nom, et se réclame d’une idéologie. Cet article est dédié à la mémoire de l’enseignant D. Bernard, victime directe du terrorisme islamiste, victime indirecte de la compromission générale à l’islamisme politique.
Ces deux évènements sont de nature distincte, d’abord et surtout parce que l’un se déroule à l’étranger, ne concernant la France qu’en questionnant sa posture géopolitique ; tandis que l’autre se déroule sur le sol national.
Pourtant, un point commun se dégage : le placement désastreux de la France Insoumise. A ce titre, les communiqués au langage politicien sibyllin sont évocateurs. Repris en boucle sur les réseaux sociaux des Insoumis (la plupart équilibristes, passifs, n’osant se démarquer) ne laisse néanmoins aucun doute : la ligne politique adoptée par le parti en 2017 devient, à la lumière des actualités, de plus en plus fragile. Les meurtres du Hamas et celui d’Arras sont des brèches fissurant la rhétorique clientéliste traditionnelle de la France Insoumise. Les digues sautent une à une, et il aura suffi de deux évènements successifs et corrélés pour que les ambiguïtés du parti, finement dissimulées jusqu’à présent (mais déjà exhumées par la séquence Nahel, alors que la FI s’était vautrée dans un hébertisme sectaire face aux autres membres de la NUPES), soient mis à nus aux yeux du grand public.
Que peut-on tirer de cette double séquence semblant sonner le glas du despotisme insoumis régnant sur la gauche « populaire » ?
D’abord, c’est son leadership au sein de la branlante NUPES, amalgame douteux de forces de gauche hétéroclites, qui est remis en question. Le PC, las d’être le bouc émissaire de la coalition, le souffre-douleur d’un capo bourgeois et méprisant, a déjà claqué la porte. Il était temps. Force est de constater d’ailleurs que l’opposition latente entre LFI et la figure de F. Roussel s’est avérée bien infructueuse pour les Insoumis, en témoigne les nombreux sondages donnant raison aux thèmes défendus par Roussel (voir ma Tribune "L'avenir du PCF..."). Derrière Roussel caracole le PS insignifiant d’O. Faure, pour les uns compromis avec une force trop populaire et anti-républicaine, et critiqué par les autres pour son manque de légitimité au sein du Parti socialiste. Le 17 octobre, Faure annonçait à l’antenne de France Inter vouloir proposer un moratoire à destination des socialistes, afin de suspendre la participation du PS aux travaux de l’intergroupe de la NUPES à l’Assemblée jusqu’à nouvel ordre – moratoire approuvé le même jour par le Congrès socialiste. La fracture entre la FI le PS semble profonde, et marque sans doute une inflexion qui sera difficile à surmonter pour la NUPES. J. Guedj, député socialiste, souligne, non sans gravité que « l’implicite transparent devient explicite révulsant », tout en affirmant ne plus pouvoir travailler avec J.-L. Mélenchon.
Les relations d’EELV avec la FI paraissent elles aussi pour le moins gelées, quand elles ne sont pas glaciales. Y. Jadot, aujourd’hui sénateur, se place en vieux sage du parti écologiste et prophétise : « la Nupes est morte ! », n’hésitant pas à attribuer la responsabilité de cette mort in utero aux Insoumis, jugés intolérants à l’égard de leurs partenaires : « ils ont rapidement cherché à la détruire, à partir du moment où leurs partenaires ont revendiqué leur diversité et leurs différences » (Le Point, 17/10). M. Tondelier, Secrétaire Nationale du parti, est fustigée par les rangs Insoumis parce qu’elle se plaint de la compromission de la mouvance NUPES avec « des gens qui crient « Allah Akbar » » entendus lors de la manifestation en soutien à la cause palestinienne, place de la République à Paris le 19 octobre. Si elle rétropédale aussitôt, on notifiera les attaques presque préconçues par les idiots utiles habituels de la FI. D. Guiraud, député Insoumis, assimile les Verts à « de véritables boulets dans cette lutte ». Le manque de tolérance dénoncé par les Verts ne sert pas d’arguments frondeurs : il n’est pas rare que des députés écologistes (ou communistes, ou socialistes…) soient pris à parti par les lieutenants les plus acerbes de Mélenchon (souvent, ses « créatures » de 2017) : D. Obono commente les propos de M. Tondelier avec une pointe d’acidité : « Marine « Karen » Tondelier va demander à voir mon superviseur… », avant de finalement effacer son Tweet – une agressivité trop ostensible, peut-être.

Tweet supprimé rapidement par D. Obono, invectivant M. Tondelier
Toutefois, la FI a réussi à conserver la complaisance de certains arrivistes des partis anciennement coalisés dans la NUPES. Certains communistes peu respectueux du processus démocratique décidant des lignes défendues par leur parti ont donc fait le choix, unilatéralement, du séparatisme (appelant paradoxalement à l’union des gauches) ; c’est par exemple le cas d’E. Faucillon, qui, depuis 2022, profite de la moindre occasion pour s’assurer des faveurs insoumises au détriment du prestige de son parti originel, le PC. Celle-ci favorise depuis quelques jours l’émergence de « l’Alternative communiste », laquelle affirme doctement que « la gauche a choisi de s’unir » tout en fustigeant le PC qui a « choisi de faire cavalier seul » (ne rappelons surtout pas que la FI est à l’origine de la défaite électorale de nombreux sénateurs communistes dans leurs fiefs originels en imposant des candidatures séparées et ingagnables, en septembre dernier). « L’impasse (…) c’est de céder aux logiques d’intérêts partisans », clame enfin la coordination « Alternative communiste ». Et de fractionner son parti pour rejoindre celui qui est à l’origine des discordes permanentes à gauche, cherchant à rendre ses thèmes hégémoniques sur fond d’attaques ad hominem et de controverses intestines… L’ingérence artificiellement orchestrée à gauche par Mélenchon aura au moins réussi à collecter les transfuges d’ici et là, au détriment de la NUPES.
« La FI n’est pas un bloc monolithique », dixit O. Faure. Les séismes du Hamas et d’Arras ont surtout exacerbé les tensions entre les différents courants survivant ensemble au sein de la France Insoumise. D’abord par petites secousses, l’observateur attentif décelait dans les messages officiels de chacun des élus la réactualisation des germes de la discorde originelle et vite enterrée de 2017 : les lignes des « Anciens » et des « Nouveaux » divergent clairement, tandis que Mélenchon tente vainement, à coup de justifications douteuses, de maintenir les fondations de la veille maison aux poutres pourries. La rhétorique adoptée par le ténor puis relayée par ses sbires au lendemain de l’indignation générale face à l’euphémisme moribond des Insoumis qualifiant les actions du Hamas de « crimes de guerre » n’est qu’un leurre grossier. Se confondre soi-même dans des justifications alambiquées est l’aveu d’un désarroi profond, comblé par le secours opportun du premier argument venu – qui est d’ailleurs fallacieux, mais là n’est pas le sujet.
Il y a aussi le discours officiel que l’on demande aux élus Insoumis d’adopter au lendemain du meurtre de D. Bernard, mais qui n’est pas unanimement repris. Face au terrorisme islamiste, la FI peine à jongler avec l’indignation générale et sa politique clientéliste à l’égard des Musulmans (70% d’entre eux ont voté pour le parti en 2022) – Musulmans qu’elle ne considère soit dit en passant que sous le prisme presque colonialiste du bon petit croyant exotique, réduit à son appartenance privée et à ses règles coutumières. Après l’attentat de Bruxelles, causant 2 morts et revendiqué par Daesh, le ton est donné par M. Panot, s’indignant dans une déclaration d’un « acte terroriste ».
Meilleur représentant des « Anciens », F. Ruffin est l’un des seuls à avoir su porter la voix de la FI avec honneur et décence, faisant preuve de discernements mais de clarté. Pas d’ambiguïté, pas de « justifications byzantines » ni de « pudeurs de gazelle » (Le Monde, 10/10) : le Hamas est bien selon lui une organisation terroriste responsable d’atrocités. D’autres lui emboîtent le pas, plus timidement, et alors que le parti se dépêtre péniblement de ses polémiques : A. Corbière et R. Garrido osent monter au créneau face à l’une des représentantes des « Nouveaux », Obono. Alors que celle-ci assimile le Hamas à un « mouvement de résistance » sur Sud Radio le 17 octobre, Garrido et Corbière affirment le contraire sur leur compte Twitter, comme en camouflet aux déclarations odieuses de leur collègue. Garrido enfonce le clou, prolongeant l’esbrouffe à destination du grand patron : « LFI appartient (…) aux militants, aux cadres » (France info, le 17/10), arguant que Mélenchon « n’a fait que nuire depuis dix mois » au parti (Libération, 16/10). En outre, Ruffin refuse l’hégémonie culturelle de la droite et de l’extrême droite qui seules (ou avec la Macronie), traitent de la question des frontières et de l’islamisme. Il brise régulièrement les tabous qui déshonorent la gauche sur ces questions, et notamment depuis l’attaque islamistes du 13 octobre dernier (« On doit mettre des mots forts sur des actes horribles, sinon notre parole est discréditée, moquée », dit-il au Monde). Pour lui, l’assaillant et sa famille ne « devai[en]t plus être en France » au vu de leurs lourds passifs : le député de la Somme n’hésite évidemment pas à qualifier le terrorisme d’islamiste. Un pont que la plupart des élus insoumis ne franchit pas.
Toutefois, ces tentatives d’autonomie au diktat mélenchonien se heurtent aux estafiers créés par la main de Dieu en 2017. Obono n’hésite pas à invectiver jusqu’à Ruffin sur Twitter, le reprenant d’un ton presque paternaliste (de la nécessité d’user des armes sémantiques de l’adversaire) : « ce sont des CRIMES DE GUERRE, François » ; alors que le malheureux François se bornait simplement à énumérer la « vengeance aveugle » d’Israël sans adopter pour autant le narratif insoumis, visant dans le fond à renvoyer dos à dos les attaques terroristes et la riposte militaire de Tsahal (qui n’est pas sans exactions mais dont la culpabilité sera à prouver autrement que par l’ânonnement d’un vocabulaire juridique peu maîtrisé).
Mais la fissure est antérieure au séisme. D. Simmonet (une « Ancienne ») était déjà pris à partie par certains de ses collègues : rendez-vous compte, elle osait questionner la légitimité de S. Chikirou au sein de la structure, celle-là, simple femme blanche, contre celle-ci, auguste femme « racisée ». Des tensions lancinantes éclatent aussi ponctuellement entre C. Autain et certains « Nouveaux ». Cette facture est d’autant plus antérieure qu’elle ne peut se résumer entre les Anciens, résistants aux purges de 2017 et les Nouveaux, hissés sur le devant de la scène pour symboliser le revirement idéologique de la FI (Panot, Obono, Boyard, etc.). Subsistent également les plus fidèles lieutenants de Mélenchon, apparatchiki en chef, tels des Bompard ou des Quatennens, l’un flattant ses ambitions personnelles dans le parti grâce à la mise sous tutelle des nouvelles générations de militants, l’autre devant sa sauvegarde politique à la bienveillance de Mélenchon. C’est le clan restreint du tribun, celui de la « Vieille Garde », particulièrement prisée des sympathisants. L’adoration bornée d’une partie de la base militante pour cet état-major de plus en plus isolé dans son propre camp prouve en vérité que Mélenchon n’est pas sans ressource. L’aporie de la ligne Mélenchon se solutionne en cela qu’elle tient bon dans l’arène politique par le contrôle informel de Chikirou et de Quatennens sur les autres élus, tout en reposant dans le même temps et plus discrètement sur la stratégie électorale encadrée par Bompard.

Pétition en soutien à la ligne Mélenchon, diffusée via les boucles de messagerie des Insoumis
Mais finalement, la FI n’a -t-elle pas réussi « le pari de la NUPES », porté notamment par le servile Bompard ? Promouvoir une vaste coalition politique à gauche relevait dans l’ombre d’un certain calcul électoral. L’objectif déguisé derrière la NUPES, « rempart de la gauche » face à Macron et aux extrêmes droites, exprime plus pragmatiquement le souhait d’une base commune d’adhésion. En un mot, il s’agissait pour la FI de ravir à ses partenaires leurs éléments les plus corruptibles face à la fibre insoumise, puis de les coopter dans le même temps sur le terrain comme garants du leadership des Insoumis sur les autres composantes de la NUPES. Certains communiqués des « Assemblées populaires » locales de la NUPES témoignent de ce rapt savamment organisé, aux yeux de tous, empourpré dans la dialectique de la nécessaire union : menées par les militants insoumis, elles prônent la survie de la NUPES, bien qu’elle soit totalement vidée des autres partis.

Communiqué d'une assemblée populaire locale appelant à "l'union" de la Nupes
En fond, c’est aussi la survie de la ligne Mélenchon qui se joue, reclus dans les tranchées nupésiennes, illusion politique opérant grâce aux délires des « nouvelles générations » biberonnées à un libéralisme culturel teinté de racialisme et théorie du genre, dépoussiérant les vieux thèmes sociaux de la gauche.
Bompard a encore défendu cette stratégie il y a peu (Public Sénat, 05/10), pour faire face aux refus des partenaires de la NUPES de proposer une liste commune aux européennes. S’adressant non pas aux « appareils » mais aux « électeurs », Bompard assure que la NUPES survivra en substance, puisque son programme sera défendu dorénavant sous l’étiquette de la FI… et donc contre les candidatures du PC, du PS, et d’EELV. Les tensions intestines ont enlisé la NUPES dans une cuvette close où prime la logique de parti. Les élections sénatoriales partielles de septembre dernier confirment la tendance selon laquelle la FI chercherait à incarner à elle seule la coalition. PS et EELV, via une lettre adressée à la FI, questionnaient sa légitimité à s’approprier seule la « chartre graphique et la lettrine de l’acronyme Nupes ».
Bompard s’assure par ailleurs de travailler en étroite collaboration avec les « jeunes de la NUPES ». Favoriser l’ascendance accélérée d’une nouvelle génération malléable et redevable, c’est une stratégie de nomenklatura. C’est s’assurer que malgré les divisions internes d’aujourd’hui, son courant sera le plus fort demain, parce qu’il se sera fortifié d’une noblesse d’empire créée spécifiquement pour garantir la pérennité de sa politique. En tout cas, si la substitution du programme de la NUPES par celui de LFI n’est pas un rapt, c’est au moins la contrefaçon d’une marque déposée.
Les bons comptes font les (mauvais) amis : si la rupture avec la plupart des communistes, socialistes et écologistes semble consommée, les Insoumis peuvent compter sur leurs connivences idéologiques avec deux micro-partis, le NPA de P. Poutou et Révolution Permanente d’A. Kazib. Chacun de ces groupuscules partagent au moins quelques conceptions de la société : leur lâcheté face à l’islamisme politique et l’adoption des doctrines culturelles américaines.
P. Poutou résume à sa manière le combat des tribus à gauche : coexisterait une gauche « droitière ben intégrée au système actuel » et une gauche « en rupture avec le capitalisme, du côté des peuples et des luttes ». Sans doute évoque-t-il les gauches qui appellent à l’apaisement et condamnent les violences perpétrées à l’encontre du peuple français, de ses services publics, de ses élus lors des émeutes suivant la mort de Nahel. Ou bien ces gauches « aux côtés des peuples », si actives pour défendre le droit des Arméniens à vivre sur leur terre, si emphatiques au lendemain des attaques terroristes sur notre sol.
La FI pourrait même se réfugier dans l’antichambre intellectuelle d’où émanent les idéaux mortifères engraissant son vivier politique le plus zélé : le Parti des Indigènes de la République (PIR). Lequel, silencieusement, avance ses points, gangrène les partis de la gauche républicaine pour en faire des laboratoires puis des réceptacles à ses thèses post-coloniales, raciales, dont le pendant est l’anti-occidentalisme et le racisme. Mélenchon est le « trésor de guerre » (H. Bouteldja) de ces gens-là, et des élus comme Obono sont de braves sous-officiers de leur cause. Régulièrement remerciés par les militants du PIR pour leur posture électoraliste, les « Nouveaux » de la FI servent de diplomates flattant l’accointance avec ce groupuscule hostile à la République française.
Ainsi, Mélenchon n’est peut-être pas si affaibli que cela, malgré les défections de ses partenaires de la Nupes et la fronde naissante (mais timide) au sein de la FI. Le tribun et ses fidèles tentent de redéployer leur influence directement sur la base militante et en direction de nouveaux alliés. La seule manière de faire chuter la FI post-2017, c’est de lui ravir ses derniers éléments sensés, républicains, défendant une gauche populaire. Que le prestige de Ruffin dévolu par son honnêteté ne reste pas lettre morte : celui-ci devrait claquer la porte de la FI et rejoindre un pôle parallèle à la Nupes, recevant le vivier politique survivant de la gauche populaire et républicaine. Un tel socle commun pourrait être légitimement porté par République souveraine, assurant déjà ces positions, et le Parti communiste déçu.
La République Plébéienne